Aujourd’hui, je suis allée prendre un café avec la petite moi.
Aujourd’hui, je suis allée prendre un café avec la petite moi.
Elle est arrivée en sautillant, insouciante. Pas un seul nuage dans son ciel. Elle a commandé un chocolat chaud, moi un café noir. Elle a ri en me voyant boire ça. « Beurk! T’aimes vraiment ça? »
J’ai souri. « On s’habitue. »
Elle m’a regardée, intriguée, et son sourire a douté un instant. Elle a senti quelque chose. Un poids sur mes épaules qu’elle ne connaît pas encore.
« Raconte-moi tout! T’es devenue qui? On vit où? On fait quoi? On est heureuse? »
J’ai voulu lui répondre vite fait, lui raconter la version douce, enjolivée, celle qui ne ferait pas trembler sa petite main sur sa tasse. La version que la majorité des gens qui me croisent connaissent. Mais elle mérite la vérité. Alors j’ai pris une grande inspiration.
« Tu sais, la vie, c’est pas exactement comme dans les films. Il va y avoir des moments où tu vas tomber si fort que tu vas croire que tu ne te relèveras jamais. Tu vas perdre des gens que tu croyais éternels. Tu vas pleurer jusqu’à ne plus avoir de larmes.
Tu connaîtras la sensation d’avoir le souffle coupé par une nouvelle que ton cœur refuse d’entendre. Tu verras des gens tourner le dos sans explication, des promesses s’évaporer comme si elles n’avaient jamais existé. Tu découvriras ce que ça fait de sentir ton âme hurler sans que personne ne l’entende.
Tu vas connaître la douleur de l’abandon, le silence qui fait mal. Il y aura des instants où tu ne reconnaîtras même plus ton propre reflet. »
Son sourire a disparu. Elle a froncé les sourcils, cherchant une échappatoire, une faille dans mon discours qui lui permettrait de ne pas y croire.
« Mais attends… on va s’en sortir, hein? »
J’ai pris sa petite main dans la mienne et j’ai hoché la tête. « Oui, on va s’en sortir. Mais pas comme tu le crois. Rien ne se passera comme dans la vie que tu t’étais imaginée. Mais tiens bon! Tu es capable de tout. Tu auras deux filles merveilleuses qui deviendront ta raison d’exister. Elles seront ton phare dans les tempêtes, celles qui te rappelleront pourquoi tu dois continuer à avancer. Tu voyageras dans des lieux où t’aurais jamais soupçonné pouvoir mettre les pieds. Tu connaîtras aussi le bonheur, riras à en pleurer de joie parfois.»
Je lui ai expliqué qu’elle ne devait pas attendre, que personne ne viendrait la sauver. Qu’elle devra apprendre à tenir bon, à s’aimer même quand elle ne comprendra plus qui elle est. Qu’elle devra puiser en elle une force qu’elle ne soupçonne pas encore. Et puis qu’un jour, elle écrira son histoire, pas pour pleurer sur son sort, mais pour que ceux qui sont dans l’ombre sachent qu’ils ne sont pas seuls. Que tout passe, tout est temporaire.
Elle m’a regardée longtemps, en silence. Puis, lentement, elle a repris son sourire, plus doux, plus mature.
« Alors, on devient une guerrière? »
J’ai ri, une boule d’émotion coincée dans la gorge.
« Oui, ma belle. Une guerrière. Une survivante. Et un jour, on prendra un autre café avec la vieille nous, et elle nous dira qu’on a bien fait. »
Je me suis levée, lui ai caressé la joue et je suis partie. Derrière moi, la petite moi a soufflé sur sa tasse, l’air pensive.
Elle ne sait pas encore tout ce qui l’attend, mais elle sait une chose: elle y arrivera.